Romaric Judicaël Nabaloum : « La terre n’est pas un matériau pauvre ni une solution low cost. Elle permet de construire juste, à condition d’une bonne conception »

Romaric Judicaël Nabaloum est ingénieur en génie civil et promoteur de l’entreprise Terra Innov, une entreprise spécialisée dans la conception, le suivi et la construction d’habitats élégants et modernes, inspirés de nos architectures vernaculaires, au travers des matériaux locaux. Il fait partie d’une catégorie de bâtisseurs promouvant une architecture durable et adaptée aux réalités africaines. Après un parcours classique dans la construction en béton, il fait le choix de se tourner vers les matériaux locaux, notamment la terre, qu’il entend réhabiliter et valoriser. Dans cet entretien accordé à Home Magazine, il revient sur son déclic, ses influences, son expérience de terrain et défend une vision exigeante, moderne et ambitieuse de l’architecture en terre.

Home Magazine :  Vous avez commencé par le béton et le parpaing, la « voie classique ». Quel a été l’élément déclencheur, le moment précis où vous vous êtes dit : « Je ne trouve plus de sens à ce que je fais » ?

Romaric Judicaël Nabaloum : L’élément déclencheur est survenu lorsque j’étais en deuxième année d’université à l’École supérieure polytechnique de la jeunesse (ESUP-J), un moment où j’avais pleinement remis en cause mon choix d’orientation en génie civil, au point de me demander pourquoi je n’avais pas opté pour la finance. C’est un module qui a complètement changé ma perception des choses : « Briques et Bois », administré par M. Ouoba. Ce module n’était pas le plus technique, mais il était suffisamment structuré pour me faire découvrir des matériaux comme la BTC, la BLT, l’adobe, et pour m’apprendre leurs avantages en termes de confort pour les habitats sahéliens. En vrai, le premier déclic vient de là.

Vous citez Francis Kéré et Mme Ada Aya Bocoum. Comment leurs œuvres ont-elles influencé votre propre regard sur l’architecture ?

Quand j’ai découvert qu’il existait des matériaux qui nous sont propres et qui possédaient de telles capacités, j’ai entrepris de concevoir un habitat local à un prix accessible à tous. Mais sans réelles capacités ni connaissances sur ces matériaux, c’était assez difficile. C’est au travers de mes recherches que j’ai connu Francis Kéré, et l’émerveillement est né. Je me suis demandé comment une personne aussi talentueuse, avec un impact aussi grand sur l’architecture mondiale, pouvait être aussi peu connue. Cela m’a fait un choc de réaliser que ses œuvres et son nom n’étaient pas enseignés dans nos cursus au Burkina Faso à l’époque.

Pour Mme Ada Aya Bocoum, c’est plus tard, alors que je m’apprêtais à soutenir ma licence sur le thème : Étude comparative entre une villa R+1 en BTC et en parpaing, que j’ai eu l’opportunité de faire un stage à Africa Études. J’y ai énormément appris, car elle m’a permis de suivre une formation sur la construction en terre au sein de l’association YAAM Solidarité. Tous deux m’ont inspiré à persévérer dans l’apprentissage des architectures vernaculaires.

De stagiaire à coordinateur chez l’Association La Voûte Nubienne (AVN), qu’est-ce que la réalité des chantiers vous a appris que les livres d’ingénierie ne vous avaient pas enseigné ?

Vous faites bien de souligner « ce que les livres ne nous enseignent pas », car une grande partie de ce que l’architecture de terre transmet s’acquiert sur le terrain. C’est vrai dans tous les domaines techniques, mais c’est encore plus vrai pour cette expérience que j’ai vécue à AVN. De mon stage jusqu’à l’intérim de la coordination technique sur les projets, ça n’a été qu’apprentissage, et je ne pense pas être au bout de ce chemin.

J’ai beaucoup appris avec les maçons, notamment sur la gestion des hommes – étonnamment plus que sur l’aspect technique –, mais aussi sur les communautés et leur capacité à reconnaître la bonne terre de construction, à réaliser des tests qui ressemblent souvent à du folklore, mais qui sont transmis de maçon à maçon depuis des générations.

Beaucoup pensent que la terre ne résiste pas face aux intempéries ou au temps. Que répondez-vous à ceux qui craignent de voir leur maison s’abîmer à la première grosse pluie ? 

Je crois que le problème relève davantage d’un manque d’information que d’une faiblesse réelle du matériau. Pour ceux qui connaissent Bobo-Dioulasso, mis à part la vieille mosquée de Dioulassoba, il existe des bâtiments en terre vieux de 500 ans dans ce même quartier, entretenus, mais toujours habités. Et on ne parle ici que de bâtiments visibles au Burkina. Si on remonte un peu plus loin géographiquement, en Égypte, on trouve des voûtes nubiennes vieilles de 2 000 ans. Pour rappel, ces bâtiments ont été construits en terre crue. Les exemples sont légion, et les pratiques sont toujours vivantes au sein de nombreuses communautés, qui ne demandent qu’à être connues. Maintenant que la preuve historique est établie, il faut reconnaître que ceux qui craignent de voir leur maison s’abîmer aux premières pluies ont en partie raison : les maisons en terre sont souvent confondues avec les habitats précaires ou spontanés. Mais toute personne qui passe par un professionnel habilité, architecte ou ingénieur, ne sera pas déçue. Un professionnel prendra les mesures nécessaires pour protéger les pieds de murs, la façade et la toiture, qui sont dans la plupart des cas les zones de faiblesse.

Pourquoi la terre est-elle souvent perçue comme un matériau « pauvre » ou dépassé par rapport au béton, que l’on juge plus « classe » ?

Pour moi, c’est l’héritage culturel de la colonisation, qui s’apparente finalement à un complexe d’infériorité. Construire « en dur » signifie qu’on a réussi, c’est une réalité, en milieu urbain comme rural, preuve qu’on a atteint un niveau de réussite significatif dans la société. Ce complexe s’est installé progressivement et nous pousse à voir nos matériaux locaux comme une gamme inférieure et dépassée.

Il y a aussi la montée de l’individualisme, liée à la perte de certaines de nos valeurs africaines et communautaires. Avant, construire était une affaire collective : la terre se préparait des semaines à l’avance, les briques étaient cuites dans certains cas, les décoctions soigneusement élaborées. Et il faut l’admettre : face à la rapidité de mise en œuvre du parpaing et du béton, nos manières traditionnelles de construire n’ont pas pu survivre.

Plus globalement en Afrique, regardez ce qu’on appelle aujourd’hui l’ultra-luxe. Au Nigeria, dans le quartier de Lekki, on voit des lumières LED partout, des maisons où la végétation est purement symbolique. C’est impressionnant, mais l’ultra-luxe chez les Occidentaux ne ressemble pas à des prisons de ciment. Au contraire, la verdure y joue un grand rôle et la maison respire, pour le bien-être de ses occupants. Ce problème ne concerne donc pas uniquement le Burkina ou l’Afrique francophone, c’est un phénomène continental. Je vais dire quelque chose qui ne plaira peut-être pas, mais qui est une réalité : les ONG ont très souvent développé des programmes d’habitat dans lesquels les maisons en terre sont construites pour les populations démunies. C’est louable, car une ONG est avant tout animée par des valeurs humanistes et dirigée par des professionnels aguerris. Mais la perception que cela génère chez le citoyen lambda est significative : il assimile rapidement la maison en terre à la précarité.

Vous admettez avoir vu des projets en terre « pas beaux à voir ». Selon vous, est-ce la faute du matériau ou celle du concepteur ?

Dans la plupart des cas…

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Entretien réalisé par la rédaction

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